{"id":4237,"date":"2015-03-13T15:15:25","date_gmt":"2015-03-13T14:15:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cittadellaeditrice.com\/munera\/?p=4237"},"modified":"2015-03-15T09:44:17","modified_gmt":"2015-03-15T08:44:17","slug":"o-mort-ou-est-donc-ta-victoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cittadellaeditrice.com\/munera\/o-mort-ou-est-donc-ta-victoire\/","title":{"rendered":"O mort, o\u00f9 est donc ta victoire ?"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0<i>C\u2019est seulement une heure apr\u00e8s la mort que, du masque des hommes, commence \u00e0 sourdre leur vrai visage\u00a0<\/i>\u00bb. Cette r\u00e9flexion d\u2019Andr\u00e9 Malraux dans son roman<i> L\u2019espoir,<\/i> \u00a0\u00a0consacr\u00e9 \u00e0 la guerre civile d\u2019Espagne, fait \u00e9cho \u00e0 celle de la servante d\u2019un bar, o\u00f9 on vient de d\u00e9poser le corps d\u2019un aviateur r\u00e9publicain descendu dans un combat\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Il faut au moins une heure, dit la femme, pour qu\u2019on commence \u00e0 voir l\u2019\u00e2me<\/i>\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Jorge Semprun, lui aussi r\u00e9publicain espagnol et \u00e9crivain, d\u00e9port\u00e9 encore \u00e9tudiant \u00e0 Buchenwald, s\u2019est souvenu de ce texte quand il s\u2019est trouv\u00e9 couch\u00e9 contre un camarade de son \u00e2ge en train de mourir\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Son vrai visage avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9fait, d\u00e9truit, il ne sourdrait plus jamais de ce masque terrifiant, non pas tragique, mais obsc\u00e8ne\u2026 Je commen\u00e7ais \u00e0 comprendre que la mort des camps, la mort des d\u00e9port\u00e9s est singuli\u00e8re\u00a0: elle met radicalement en question tout savoir et toute sagesse \u00e0 son sujet\u2026 Je regardais le visage de Fran\u00e7ois L. sur lequel on ne verrait pas appara\u00eetre l\u2019\u00e2me une heure apr\u00e8s sa mort. Ni une heure, ni jamais. L\u2019\u00e2me, c\u2019est-\u00e0-dire la curiosit\u00e9, le go\u00fbt des risques de la vie, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019\u00eatre-avec, de l\u2019\u00eatre-pour, la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre autre, en somme, d\u2019\u00eatre en avant de soi par le d\u00e9sir et le projet, mais aussi de perdurer dans la m\u00e9moire, dans l\u00a0\u2019enracinement, l\u2019appartenance\u00a0; l\u2019\u00e2me, en un mot sans doute facile, par trop commode mais clair cependant, l\u2019\u00e2me avait depuis longtemps quitt\u00e9 le corps de Fran\u00e7ois, d\u00e9sert\u00e9 son visage, vid\u00e9 son regard en s\u2019absentant<\/i>\u00a0\u00bb.<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>R\u00e9sonne alors\u00a0 en nous la parole du proph\u00e8te Isa\u00efe\u00a0: \u00ab\u00a0<i>L\u2019apparence n\u2019\u00e9tait plus celle d\u2019un homme<\/i>\u00a0\u00bb, plus du tout, plus jamais, sans la moindre seconde de r\u00e9silience. Comme si la chaine de l\u2019humanit\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e, la communication interrompue. Et qui r\u00e9tablirait cet an\u00e9antissement\u00a0? En mourant, Fran\u00e7ois L. murmurait les paroles du philosophe S\u00e9n\u00e8que\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Post mortem nihil est ipsaque mors nihil\u00a0<\/i>\u00bb\u00a0? Apr\u00e8s la mort rien, et la mort elle-m\u00eame n\u2019est rien<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Ici, notre foi chr\u00e9tienne nous propose J\u00e9sus-Christ. Je ne pense pas, malgr\u00e9 Semprun, que corps et \u00e2me soient des mots faciles et commodes, car ils sont distincts et pourtant ils s\u2019impliquent l\u2019un l\u2019autre\u00a0; ils ne se confondent pas, mais si on les s\u00e9pare, ils perdent sens. Semprun a raison cependant\u00a0: ils sont clairs et on peut les utiliser.<\/p>\n<p>Dans son corps donc, J\u00e9sus avait v\u00e9cu de l\u2019\u00e2me\u00a0:\u00a0de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019\u00eatre-avec, de l\u2019\u00eatre-pour, de la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre en avant de soi par le d\u00e9sir et le projet du Royaume de Dieu. Dans son \u00e2me, il avait v\u00e9cu du corps\u00a0: l\u2019enracinement dans sa terre qu\u2019il n\u2019avait pas quitt\u00e9e, qui l\u2019avait nourri, sur laquelle il avait dormi\u00a0; l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 son peuple \u00e0 qui il appartenait et dont il esp\u00e9rait tout. Et il \u00e9tait mort\u00a0: pas une mort de d\u00e9port\u00e9, mais une mort de crucifi\u00e9, proc\u00e9dant comme l\u2019autre d\u2019une haine infinie.\u00a0 Une mort singuli\u00e8re, que J\u00e9sus n\u2019avait pas provoqu\u00e9e, avec laquelle il n\u2019\u00e9tait d\u2019aucune mani\u00e8re complice. Une mort \u00e0 laquelle le Dieu du Royaume, son P\u00e8re, ne l\u2019avait pas soustrait, le laissant au contraire dans les affres de l\u2019abandon qui ravageait son visage. Une mort qu\u2019il avait accept\u00e9e et offerte\u00a0: \u00ab\u00a0P\u00e8re, en tes mains, je remets mon esprit\u00a0\u00bb. Une mort qui, en un sens, englobait toutes les autres.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une telle mort, \u00a0l\u2019\u00e2me de J\u00e9sus n\u2019a pas attendu une heure pour sourdre et pour illuminer le corps. Celui-ci n\u2019\u00e9tait pas descendu de la Croix que le chef du peloton d\u2019ex\u00e9cution l\u2019a vue se dessiner\u00a0: sur le corps \u00e0 peine inanim\u00e9, sur le visage du mort, il n\u2019y avait plus la moindre trace de la haine des hommes\u00a0; on voyait au contraire appara\u00eetre l\u2019\u00e2me\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Cet homme \u00e9tait un Juste\u00a0<\/i>\u00bb dit-il (Luc. 23, 47). Plus profond\u00e9ment encore, ce centurion pa\u00efen a, le premier de tous les hommes, reconnu la gloire de ce mort\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Vraiment celui-ci \u00e9tait Fils de Dieu<\/i>\u00a0\u00bb (Mc. 15.39).<\/p>\n<p>Les paroles de Pierre au premier discours des Actes prennent alors tout leur sens\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Dieu l\u2019a relev\u00e9 en le d\u00e9livrant des douleurs de la mort car il n\u2019\u00e9tait pas possible qu\u2019il f\u00fbt retenu par elle<\/i>\u00a0\u00bb (Act. 2,24).<\/p>\n<p>La figure tragique dessin\u00e9e par Malraux et Semprun se renverse et se transfigure. \u00a0Le corps de J\u00e9sus n\u2019a a pas eu le temps de devenir cadavre ni cendres\u00a0; son \u00e2me ne s\u2019est pas attard\u00e9e on ne sait o\u00f9. La r\u00e9surrection est en fait l\u2019exaltation de ce corps, \u00e0 la fois d\u00e9truit et rayonnant de justice, et de cette \u00e2me g\u00e9n\u00e9reuse, un instant seulement absent\u00e9e pour lib\u00e9rer une transfiguration.<\/p>\n<p>Dira-t-on\u00a0 que le corps est r\u00e9anim\u00e9\u00a0et l\u2019\u00e2me r\u00e9incorpor\u00e9e\u00a0? Leurs \u00e9pousailles se reconfirment dans l\u2019aura du sacrifice de l\u2019Homme qui fut sans p\u00e9ch\u00e9 et appara\u00eet \u00ab\u00a0<i>tel qu\u2019en lui-m\u00eame enfin l\u2018\u00e9ternit\u00e9 le change<\/i>\u00a0\u00bb, \u00e0 hauteur de Dieu et de Monde. D\u00e9sormais rev\u00eatu sans entraves de la Gloire du Fils, l\u2019Homme nouveau s\u2019\u00e9tend \u00e0 la mesure de tout le cosmos, de toutes les populations depuis le commencement\u00a0: le Corps du Christ, l\u2019Eglise, l\u2019Humanit\u00e9, les Anges et quoi encore\u00a0?<\/p>\n<p>Christ est vraiment ressuscit\u00e9 et nous en Lui.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Andr\u00e9 Malraux, <i>L\u2019Espoir<\/i> (\u00e9dition de La Pl\u00e9iade Paris, 1996, tome I, p. 138-139).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Jorge Semprun, <i>Le mort qu\u2019il faut<\/i>, Folio, 2003, 176-181.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Ibid. p. 208.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0C\u2019est seulement une heure apr\u00e8s la mort que, du masque des hommes, commence \u00e0 sourdre leur vrai visage\u00a0\u00bb. 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