{"id":3987,"date":"2015-02-19T16:11:41","date_gmt":"2015-02-19T15:11:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cittadellaeditrice.com\/munera\/?p=3987"},"modified":"2015-02-19T16:39:23","modified_gmt":"2015-02-19T15:39:23","slug":"sur-la-saga-biblique-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cittadellaeditrice.com\/munera\/sur-la-saga-biblique-2\/","title":{"rendered":"Sur la \u00ab saga \u00bb biblique"},"content":{"rendered":"<p>Un des derniers fragments \u00e9crits par Paul Ricoeur et publi\u00e9s apr\u00e8s sa mort, s\u2019intitule \u00ab\u00a0la Saga biblique\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Il s\u2019agit de sa r\u00e9action au fameux livre de Finkelstein et Silberman, <i>La Bible d\u00e9voil\u00e9e, <\/i>qui attribue \u00e0 des auteurs contemporains ou post\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019Exil la r\u00e9daction des livres bibliques, et questionne donc fortement l\u2019historicit\u00e9 des r\u00e9cits concernant non seulement Abraham et Mo\u00efse, mais David et Salomon. D\u2019o\u00f9 est n\u00e9e depuis la nouvelle interpr\u00e9tation de l\u2019histoire d\u2019Isra\u00ebl, entreprise aujourd\u2019hui par bien des auteurs, Thomas Romer, Jean-Louis Ska, Mario Liverani\u2026<\/p>\n<p>Ricoeur admet donc la perte de l\u2019illusion d\u2019 une historicit\u00e9 substantielle, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u2019illusion de saint Paul\u00a0: Abraham, Mo\u00efse, figures invent\u00e9es\u00a0? Cherchant alors le sens du fait que les auteurs du VIe si\u00e8cle aient r\u00e9dig\u00e9 une telle \u00ab\u00a0saga\u00a0\u00bb il y voit un essai de <i>th\u00e9ologie politique<\/i>, destin\u00e9 \u00e0 situer la r\u00e9alit\u00e9 post-exilique du peuple d\u2019Isra\u00ebl sur le fond, 1. De la totalit\u00e9 du peuplement connu sur la terre\u00a0: mettre\u00a0 en valeur le \u00ab\u00a0cousinage oubli\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019Isra\u00ebl avec l\u2019humanit\u00e9, 2. Du rassemblement de tout Isra\u00ebl en un seul, quoi qu\u2019il en soit des divisions claniques du pass\u00e9\u00a0; les figures de David et de Salomon interviennent alors comme figures symboliques de l\u2019unit\u00e9 pr\u00e9sente. Donc, il s\u2019agit d\u2019une immense <i>mytho-poi\u00e8sis<\/i> destin\u00e9e \u00e0 fonder la pr\u00e9tention th\u00e9ocratique de l\u2019Isra\u00ebl d\u2019apr\u00e8s l\u2019exil. Or ce qui justifie pour Ricoeur ce travail titanesque, c\u2019est qu\u2019il n\u2019est pas orient\u00e9 \u00e0 une nouvelle idol\u00e2trie, \u00e0 un polyth\u00e9isme, mais \u00e0 un Dieu sans image \u00ab\u00a0aniconique\u00a0\u00bb, celui que le <i>schema Isra\u00ebl<\/i> invite \u00e0 \u00e9couter. La saga est l\u00e0 pour introduire en quelque sorte le vrai Dieu et l\u2019\u00e9thique biblique. Et c\u2019est par l\u00e0 que la Bible se distingue de l\u2019Iliade et de l\u2019Odyss\u00e9e, on pourrait dire aussi de l\u2019En\u00e9ide.<\/p>\n<p>Ces explications de Ricoeur donnent fortement \u00e0 penser. Il faudrait les reprendre \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019ouvrages publi\u00e9s depuis et qu\u2019il n\u2019a pu conna\u00eetre. Pour poursuivre la recherche, il faudrait penser davantage au fait que ce Dieu aniconique (adjectif n\u00e9gatif) s\u2018est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comme Parole en vue d\u2019une alliance qui demande la foi. La <i>mytho-poi\u00e8sis<\/i> serait l\u00e0 pour acclimater la perception de Dieu et de l\u2019histoire comme don et construction d\u2019alliance\u00a0: <i>don<\/i>, d\u2019abord pour l\u2019Isra\u00ebl lib\u00e9r\u00e9, puis pour l\u2019universalit\u00e9 des hommes\u00a0; <i>histoire<\/i>, car le r\u00e9cit symbolique permet de pressentir une suite, celle-ci non mythique, \u00e0 la\u00a0 Parole de Dieu, \u00e0 l\u2019\u00e9coute des hommes, \u00e0 l\u2019alliance achev\u00e9e.<\/p>\n<p>Cela \u00e9crit, je me demande si la d\u00e9cision de ne tenir compte que des donn\u00e9es litt\u00e9raires que si elles sont appuy\u00e9es sur l\u2019arch\u00e9ologie (c\u2019est le parti pris par Finkelstein et Silberman) n\u2019a pas quelque chose d\u2019excessif, dans la mesure o\u00f9 elle ne reconna\u00eet pas assez la r\u00e9alit\u00e9 et la puissance de l\u2019<i>oral<\/i> dans les civilisations anciennes. Dans l\u2019Afrique subsaharienne, il n\u2019y a quasiment pas aujourd\u2019hui de vestiges arch\u00e9ologiques, mais il y a des traditions orales que les griots transmettent sans faute de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Cette m\u00e9moire orale v\u00e9hicule certes des mythes d\u2019origine, mais elle peut impliquer aussi des souvenirs historiques.\u00a0 Je pense ici au livre <i>Roots<\/i>, qui raconte la recherche de ses origines familiales men\u00e9e par l\u2019afro-am\u00e9ricain Alex Haley, et \u00e0 l\u2019\u00e9motion de ce dernier lorsque, \u00e9coutant la r\u00e9citation par le griot d\u2019interminables g\u00e9n\u00e9alogies, il entendit une phrase qui se r\u00e9f\u00e9rait clairement \u00e0 la disparition de son anc\u00eatre emmen\u00e9 en captivit\u00e9. De m\u00eame, n\u2019y a-t-il aucune trace de m\u00e9moire orale dans les constructions du Deut\u00e9ronomiste et\/ou du Sacerdotal, qui procurerait un arri\u00e8re-fond autre que totalement mythique \u00e0 l\u2019histoire des patriarches et des p\u00e8res\u00a0? Comme le dit Ricoeur, il y a une d\u00e9ception d\u2019avoir perdu une \u00ab\u00a0idole historique\u00a0\u00bb\u00a0: Abraham, Mo\u00efse. Mais ces noms sont-ils <i>tout<\/i> idole\u00a0? La d\u00e9ception est-elle totale\u00a0? J\u2019ai un peu de mal \u00e0 m\u2019y r\u00e9soudre, au nom de la continuit\u00e9 du temps, mais aussi peut-\u00eatre en consid\u00e9ration du fait que les \u00e9critures primitives relatent des <i>voyages<\/i>\u00a0: migration d\u2019Abraham, exode des h\u00e9breux. Le voyage rel\u00e8ve du <i>r\u00e9cit<\/i>, pas ou peu des vestiges arch\u00e9ologiques. Je ne sais\u00a0 pas s\u2019il reste des vestiges d\u2019un passage des Pyr\u00e9n\u00e9es par les francs \u00a0vers le 8<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re\u00a0: s\u2019il n\u2019y en a pas, on pourrait dire que la Chanson de Roland est une <i>mythopoi\u00e8sis<\/i> et qu\u2019on ne peut rien savoir de Charlemagne, cr\u00e9ation tardive de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale. On sait pourtant par ailleurs que Charlemagne a exist\u00e9 et jou\u00e9 un r\u00f4le important au d\u00e9but du 9<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ce qui permet d\u2019accorder un tout petit coefficient d\u2019historicit\u00e9\u00a0 \u00e0 la Chanson de Roland. N\u2019en serait-il pas de\u00a0m\u00eame pour Abraham et Mo\u00efse\u00a0?- \u00a0On retrouve d\u2019ailleurs le m\u00eame probl\u00e8me \u00e0 propos de l\u2019historicit\u00e9 de J\u00e9sus\u00a0: o\u00f9 est la part de construction dans les \u00e9vangiles\u00a0? o\u00f9 celle des souvenirs vrais\u00a0? Et surtout\u00a0: dans quelle mesure des souvenirs vrais sont-ils essentiels \u00e0 la construction de la foi\u00a0?<\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Dans Paul Ricoeur <i>Vivant jusqu\u2019\u00e0 la mort<\/i>, suivi de <i>Fragments<\/i>, Paris, 2007, 115-123<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un des derniers fragments \u00e9crits par Paul Ricoeur et publi\u00e9s apr\u00e8s sa mort, s\u2019intitule \u00ab\u00a0la Saga biblique\u00a0\u00bb[1]. 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